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A l'instar des grandes métropoles africaines, Ouagadougou, capitale du Burkina Faso n'échappe pas à la poussée de fièvre hip hop. Une nouvelle génération émerge, des studios et des festivals se montent. Reportage.
Ouagadougou, quartier de la patte d'oie. Chez Ema, le studio Fortissimo occupe une petite pièce au fond de la cour. C'est là que les Dass Star : Eric, Charles, Biblos et Fousseny, répètent. Ou plutà´t ils improvisent et dialoguent en rappant dans une ambiance bon enfant avec tous les codes de la culture hip hop dans les intonations, les attitudes et la gestuelle.
Le mimétisme avec les rappeurs occidentaux est fascinant. Mais ici pas de visages fermés ni de poses agréssives : Charles danse sourire aux là¨vres ; Ema, visiblement satisfait, marque le rythme de la tête, assis dans son fauteuil en cuir derrià¨re son ordinateur et son clavier.
Les quatre jeunes de Dass Star ont à peine vingt-cinq ans et ont grandi ensemble, à Dassagho, l'un des quartiers les plus populaires de Ouaga. Aprà¨s trois années à improviser dans les rues du quartier, ils ont réussi à sortir leur premier album. Quatre morceaux sont déjà enregistrés, parmi lesquels " Les vagabonds du ghetto ", " Dunia " qui signifie confession. Morceaux choisis : " Les rues de nos jours sont mal fréquentées, la violence, le sexe, le fric, c'est ça qui rà¨gne […] Seigneur, pardonnez-nous car nous commettons trop d'erreurs. " Dass Star affiche sa foi chrétienne mais aussi sa conscience politique. Dans un mélange de français, d'anglais, de moré et de dioula, ils dénonçent une nation qui " dégénà¨re ", demandent " quelques secondes en mémoire des disparus " du 11-Septembre. Eric, l'un des auteurs du groupe, écrit sur les orphelins de Ouaga qui vendent des mouchoirs en papier ou des cartes téléphoniques à tous les carrefours de la ville. " Le soir, je prends le temps de m'asseoir avec les orphelins au bord du goudron. C'est pour moi une source d'inspiration. " De source officielle, le sida pourrait porter le nombre d'orphelins à 600 000 d'ici 2010 au Burkina Faso. Biblos, l'autre leader de Dass Star, travaille pour une association qui prend en charge des orphelins, Eric enseigne la danse contemporaine au musée de la musique, Fousseny est magasinier. Laurent Toffanello, un Francais installé à Ouaga depuis dix ans, a financé leur studio. " Dass Star est un groupe de jeunes issus de rien, qui vivent dans des cases, sans électricité ni eau courante. Ils sont toute la journée dehors à gagner leur vie. "
Phénomà¨ne de société Ils sont des centaines de jeunes à rapper, une véritable phénomà¨ne de société dans un pays dont 56 % des habitants ont moins de 18 ans. "Aujourd'hui, le hip hop touche toute une génération, même dans les quartiers les plus pauvres des villes du pays" constate Laurent Tofanello. Mais c'est bien à Ouagadougou, carrefour culturel et économique du Sahel, capitale ouverte aux influences africaines (notamment sénégalaise et ivoirienne) et occidentales, que cette poussée de fià¨vre hip hop est la plus visible. Au coin des rues, les haut-parleurs crachent du rap. Depuis peu, on peut y acheter des cassettes et quelques CD de rappeurs étrangers et burkinabés. La nuit, les télévisions diffusent des heures de clips de rappeurs occidentaux. Cà´té scà¨ne, les événements hip hop se multiplient. Des concerts de quartiers réunissent des dizaines de rappeurs. L'association Umané culture organise depuis cinq ans le festival international Ouaga Hip Hop avec des concerts de rappeurs locaux et de toute l'Afrique de l'Ouest. Awadi, Daara J, Yeleen, tous les plus grands ont participé à cet événement qui est devenu une véritable plate-forme du rap ouest africain. Toutes les disciplines du hip hop sont mises en avant avec des ateliers de danse, de graff, de dejaying et de techniques sonores.
Autre signe de cet engouement pour le rap : les radios, média préféré des Burkinabés, ont misé sur le hip hop. Sur Ouaga FM, une des rares à émettre à Ouaga mais aussi à Bobo Dioulasso, la seconde ville du pays, l'émission " Rap city " propose quotidiennement du rap américain, français et surtout africain. Nostalgie a également son émission quotidienne consacrée au rap. L'animateur, Serge B, 27 ans, est producteur et manager spécialisé dans le hip hop avec un net penchant pour la scà¨ne underground. " à€ Ouaga, il y a un vrai potentiel, tellement de nouveaux groupes qui ont du talent et de la motivation, mais qui ne peuvent pas s'exprimer. à‡a me pousse à les jouer. Le problà¨me, c'est le haut de la pyramide : les puissants et le ministà¨re ne font rien pour nous aider. C'est dommage, car le rap burkinabé peut s'exporter, comme Yeleen qui a joué au Canada, en Belgique et en Suisse. Mais de plus en plus de rappeurs commencent à toucher de l'argent de leur art. à‡a leur permet de répéter sérieusement, d'avoir de vraies tenues de scà¨ne, d'être de vrais professionnels. "
Une musique d'Occidentaux On est bien loin des années 1990, quand le hip hop était marginal, une musique pour Occidentaux dont tout le monde se méfiait. Basic Soul, Smockey, Yeleen, Wed Hyack ont été parmi les premiers au Burkina à se lancer sérieusement dans le rap, à produire des albums et organiser des tournées dans d'autres pays d'Afrique de l'Ouest. Smockey a créé le Studio Abazon en 2001, unique studio spécialisé dans le hip hop à Ouaga. Aujourd'hui, il mesure le chemin accompli. "Au début, on nous considérait comme des bandits, des vrais voyous. Il fallait se battre. Moi je voulais ouvrir ma gueule. On m'a fait comprendre qu'ici, ce n'était pas la France [o๠il a vécu dix ans], qu'on ne pouvait pas critiquer ouvertement les puissants. " Depuis les choses ont changé, les rappeurs sont plus écoutés et respectés. Une nouvelle génération émerge, plus libre, plus contestataire et provocatrice. Exemple : Smockey a récemment produit l'album " Une sage rage " des Clepto Gang, quatre jeunes étudiants dont deux étudient l'aéronautique et l'Anglais aux Etats-Unis. Plus " fils à papa " que gansgters, leur tenue de scà¨ne orange s'inspire de l'uniforme des prisonniers de Guantanamo. Ils rappent en français " pour toucher le plus large public possible." " On représente la jeunesse libre et on revendique le fait de dire ce qu'on pense " explique Dooden J, le leader.
Le ghetto dans la tête Autre exemple : Sofaa. Ce soir, le groupe répà¨te avec les musiciens d'un centre de formation musicale, dans un quartier populaire de la ville. Parmi le public, Achille, alias Chill-bee, parvient à passer inaperçu malgré son arrivée au volant de sa BMW. Animateur radio vedette et surtout véritable homme d'affaires, il assiste à la répétition en vue d'un prochain concert à Bobo. Chill-bee a créé sa propre maison de production, Tam Tam Production, et dirige le New Jack, une discothà¨que à la mode fréquentée par les touristes et la jeunesse dorée de Ouaga. " Le hip hop est à la mode. Ces jeunes ont la passion, le talent et le dynamisme. Et moi, j'essaie de les accompagner, même si pour l'instant j'investis à perte " explique Chill-bee. Les membres de Sofaa, trois Burkinabés, un Guinéen, se sont rencontrés à la fac de droit. Encore dans l'ombre il y a quelques mois, leur album qui s'est vendu à plus de 10 000 cassettes les a projetés sur le devant de la scà¨ne. Sofaa a raflé cinq trophées lors des " Burkina rap awards " et leurs prods tournent en boucle sur les ondes. " Sofaa est une référence aux guerriers qui ont combattu les colons français, c'est une figure de courage et de combativité " affirme d'emblée Seth. Trà¨s politisés, les rappeurs de Sofaa en appellent à l'unité africaine : " Les politiques n'arrivent pas à faire une base unie. Nous voulons une Afrique sans frontià¨res, qui transcende les divisions éthniques. On dénonce les gouvernements fantoches, les problà¨mes sociaux. L'aspect politique est trà¨s important. " Et Karim d'ajouter : " On a le ghetto dans la tête. Le rap est une musique de contestation. "
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